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L’affaire Mathilde Frigard - Sidonie Mertens (1867)
À feuilleter pour en savoir plus :
- "L'affaire Mathilde Frigard - Sidonie Mertens (1867) : une retentissante affaire criminelle en forêt de Fontainebleau"
par Isabelle Rambaud, conservatrice générale honoraire du patrimoine
Article réalisé à la suite des conférences données aux Archives départementales de Seine-et-Marne en 2009 et 2010 ; mis à jour en décembre 2025.
La découverte du crime en forêt de Fontainebleau
Le 11 mai 1867, un cocher remarque une « femme à l’ombrelle », allongée dans l’herbe, qui semble dormir au canton de
Deux femmes au cœur des récits
Ce crime concerne deux femmes :
- Sidonie-Marguerite Dussart, âgée de 31 ans. D’origine belge, elle épouse à 19 ans Emile-Jean-Marie Mertens, « négociant expéditeur ». En 1861, âgée de 25 ans, elle devient veuve. Remariée en 1862, mais séparée de son nouvel époux dès 1863, elle s'installe à Paris pour y exploiter divers fond de commerce.
- Mathilde Lebouis, 35 ans. Originaire de l'Eure, elle se marie à l'âge de 19 ans avec Alexandre Frigard, marchand de soie à Caen de 22 ans son aîné, dont elle a 2 enfants. En 1865, l'entreprise de son époux est déclarée en faillite. Face à ces difficultées financières, Mathilde Frigard poursuit alors sa vie à Paris comme marchande de comestibles.
Sidonie Mertens et Mathilde Frigard se rencontrent en février 1867 dans une agence d'affaires. Elles deviennent amies, amantes et associées.
Les jours avant le crime
Les éléments retenus par les journalistes et développés dans l’enquête préalable, nous renseignent sur les deux journées fatales qui précèdent le crime :
- Venues de Paris pour une « partie de campagne » le mardi 7 mai 1867, les deux femmes prennent le train de 18h30 depuis Paris, puis l’omnibus de la gare de Fontainebleau-Avon jusqu'à « l’Hôtel de France et d’Angleterre », face au château. Après leur repas, elles font des emplettes en ville jusqu’à 21 heures.
- Le lendemain, 8 mai, toutes deux s’embarquent en voiture, vers sept heures et quart, conduites par le cocher Emile Tampier : elles passent par le fort l’Empereur (Tour Denecourt), la vallée de la Solle, le mont Chauvet, où elles font halte pour voir la Roche qui remue sous la conduite de la femme Noël qui y tient une boutique de souvenirs et de rafraîchissements (25 centimes le verre de sirop de groseille).
- Elles arrivent enfin à l’Ermitage de Franchard où elles déjeunent (vers dix heures et demi) après avoir renvoyé la voiture (prix de la course : 11 francs). On leur sert des radis, du jambon, du bifteck, des pommes de terre coupées gros et des oranges.
- Après ce déjeuner et malgré la grosse chaleur, les deux femmes font appel à un jeune guide de 12 ans, Jules-Théodore Chaumette, pour les conduire aux rochers de Franchard. Vers midi trente-cinq, il les ramène à l’Ermitage et y gagne un pourboire de 50 centimes. Avant de le renvoyer, les deux femmes lui demandent leur chemin pour revenir à pied à Fontainebleau en passant par le Bouquet du Roi.
- On les perd de vue au carrefour de la Croix de Franchard. Mais seule Mme Frigard est revenue à l’hôtel, y a dîné avant de repartir avec l’omnibus pour prendre le train de 18h14 pour Paris.
"Journaliste des champs" contre "journalistes des villes"
Le 26 mai 1867, le journal local, L’Abeille de Fontainebleau, développe une déclaration totalement incongrue en défense de la forêt de Fontainebleau et (très accessoirement) de la victime :
« Sa figure était totalement méconnaissable, couverte qu’elle était d’un masque de ces insectes qui, dans les temps de chaleurs, se développent sur les cadavres en décomposition. Ces insectes, de l’espèce de ceux qui sont recherchés par les paisibles pêcheurs à la ligne, ont été très improprement qualifiés dans les journaux de Paris [Le Figaro en particulier] de carnassiers. Cette qualification aussi fâcheuse qu’erronée a fait croire à nombre d’étrangers que notre belle forêt était fréquentée par les loups et les ours tandis qu’elle est peuplée de cerfs et de biches parfaitement inoffensifs et qui en font le charme ».
Derrière cette allusion acrobatique et d’assez mauvais goût, on sent la rancœur du pigiste de province qui défend son domaine contre les ignorants de la capitale.
Un procès relayé dans la presse locale, nationale et internationale
Le 9 août 1867 débute à la Cour d'assises de Melun le procès de Mathilde Frigart, moins de 3 mois après la découverte du cadavre de Sidonie Mertens. Il va se dérouler sur six audiences et maintenir le public en haleine du 10 au 22 août avec une chronique judiciaire particulièrement dense : le journaliste Jérôme Baissas (La Situation et Le Temps), Le Figaro, (14 août 1867), La Vie parisienne (7 septembre 1867), …
Des articles et des chroniques détaillées se trouvent aussi dans la presse étrangère, notamment britannique (Hull Advertiser and Exchange Gazette, Southern Reporter, The Goulburn Herald and Chronicle...)
Le mobile du crime : l'argent
Les Archives départementales de Seine-et-Marne conservent le dossier du procès (cotes : UP51639 et UP51640).
En 1867, Mathilde Frigard souhaite acheter un commerce de fruits et légumes, mais manque d'argent pour cela. Grâce à de faux documents, elle parvient à faire plusieurs retraits du compte bancaire de Sidonie Mertens en avril, puis le 9 mai, juste après l'assassinat, pour finaliser l'acquisition de son commerce. Par ailleurs, Mathilde Frigard obtenait également des revenus des amants de passage de Sidonie Mertens. Accusée d'assassinat, de vols et de faux, Mathilde Frigard avoue au procureur avoir empoisonné Sidonie Mertens. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à 100 francs d’amende.
La société du Second Empire au prisme d'un fait divers
Le succès remporté dans l’opinion par ce procès est peut-être d’autant plus vif qu’il confronte deux femmes dans un monde en pleine transformation avec pour théâtre Paris et sa banlieue. La ville, traditionnellement réputée pour ses vices, est opposée au calme de la campagne. Cette affaire rappelle à tous que la forêt, malgré un accès facilité par le train, reste au XIXe siècle le lieu de tous les dangers.
Ce fait divers assez banal révèle bien autre chose que du sordide : les mœurs de l’époque, le rôle des femmes à la fin du Second Empire et par le contexte et les rebondissements de l’affaire toute une société, puis au fil du temps le regard qu’on porte sur elle.
Les multiples prolongements de cette affaire
Depuis, cette affaire a donné lieu à de multiples prolongements :
- Une complainte en 27 couplets parue dans La Vie parisienne du 7 septembre 1867
- Une patrimonialisation des lieux dès 1867 : une roche est gravée en forêt à l’endroit du meurtre, avec une croix et la date de la mort de Sidonie Mertens, un panneau indicateur est planté sur un tronc, « la Roche Mertens ») © I. Rambaud
- Un guide de promenade « thématique » intitulé Excursion à la Fosse à Rateau où fut assassinée Marguerite-Sidonie Mertens par la femme Frigard, le 8 mai 1867 et vendu sur les lieux du crime où, à côté de la roche, se trouve un arbre au tronc mutilé car « pendant plusieurs mois des milliers de touristes ont voulu emporter un petit morceau, en souvenir de leur excursion » .
- Un récit très documenté et au plus près de la réalité, « La Femme à l’ombrelle » publié en 1930 par Pierre Bouchardon chez Albin Michel (l’auteur a été procureur général à la cour d’appel de Paris et juge pour les procès Pétain, Laval, Brasillach et Mata Hari).
- Un film produit par Claude Barma pour « En votre âme et conscience », émission conçue par Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, avec Maria Casarès dans le rôle de l’inculpée (7 juin1966).
Le scénario, très fidèle aux pièces du procès, est réalisé par Marcel Cravenne . L’article paru dans Le Monde, deux jours après, sous la plume de Jacques Siclier (9 juin 1966) « La mort de Sidonie Mertens » évoque le « récital Maria Casarès » . - Un article scientifique de Nathalie Richard et Jacqueline Carroy, « Mathilde Frigard, femme savante et criminelle ; lorsque l’histoire des sciences croise celle des faits divers » dans Les femmes dans les sciences de l’homme (XIXe-XXe siècle), Inspiratrices, collaboratrices ou créatrices, Paris, Séli Arslan, 2005, p. 301-316.
- Une évocation dans l’article d’Isabelle Rambaud « La forêt de Fontainebleau, côté obscur » paru en 2007.
- Un livre paru en 2021 : Myriam Tsikounas, Le Monde de Mathilde, femme savante et criminelle, Georg, 2021, 287 p.
- Un film réalisé en 2021 par Pauline Verdu et Patrick Schmitt pour Planète+Crime « La femme à l’ombrelle », et diffusé dans la série « Des crimes presque parfaits ».