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L'antiphonaire : des fleurs, rubans et coeurs

L'antiphonaire est un registre enluminé de l'abbaye royale Saint-Séverin de Château-Landon.

Registre de feuilles de parchemin enluminées, encre et peinture, anonyme, 51,5 cm x 70 cm, entre 1689 et 1731, trois sections paginées 1à 76, 1 à 86, 1 à 68, (AD77, 188 EDT 1S1).

L'antiphonaire

Un ouvrage classé "Monument historique"

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Antiphonaire, page de titre (AD77, 188 EDT 1S1)

L’antiphonaire est un recueil de chants de la liturgie catholique qui tire son nom du latin antiphona, "antienne", refrain d'un psaume. Il contient les parties chantées de l’office dont les partitions utilisent le « style neumatique » (ornementation du plain chant sur quatre lignes de partition -en rouge- et sous forme de « notes carrées », noires).
Celui de l’abbaye Saint-Séverin de Château-Landon est sans doute, par sa taille et par la richesse de sa décoration, l’un des plus beaux documents conservés aux Archives départementales de Seine-et-Marne. Il a été utilisé par les chanoines pour chanter la liturgie jusqu’à la Révolution française. À cette date, il a été soustrait au dépôt des archives religieuses aux Archives départementales par le curé de Château-Landon mais a pu intégrer au XXe siècle les collections publiques dont il constitue un fleuron majeur.
Il a d’ailleurs été classé comme « Monument historique » (arrêté du 11 mai 1939).

Il est dû, comme l’indique la dédicace, à la « munificence » d’Henri de La Grange-Trianon, abbé de Saint-Séverin depuis 1689. L’ouvrage n’étant pas daté, on peut néanmoins délimiter sa réalisation à la période 1689-janvier 1731, date du décès de l’abbé qui assuma son rôle à la tête de l’abbaye pendant 42 ans.
Malheureusement, aucun document ne nous a été transmis sur sa fabrication (atelier, copistes…) et l’on doit donc se contenter de cette datation large (fin XVIIe-début XVIIIe siècle), des caractéristiques propres du manuscrit et de l’inventaire après décès de l’abbé pour mieux cerner la personnalité du commanditaire et l’inscrire dans son époque.

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Le commanditaire : l'abbé Henri de La Grange-Trianon

Un abbé cultivé

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Lettre "L" enluminée. (AD77, 88 EDT 1S1, partie 1, fol. 1.)

Henri de La Grange-Trianon, chanoine régulier de Saint-Victor, étant décédé en janvier 1731, l’inventaire de ses biens a été réalisé le 16 mars de la même année par devant Delaveau, notaire à Château-Landon. Les minutes révèlent un goût certain, sinon pour l’opulence, du moins pour le confort. Monsieur l’abbé possède une belle argenterie estimée 800 livres, de grands flambeaux aux armes, une tabatière d’argent et d’autres objets précieux (montre, flacon de cristal, canne à lorgnette, baromètre et thermomètre, quelques tableaux religieux). Son lit est sobre et distingué, « en bois de noyer garni d’une housse d’indienne brune et rouge…le tour de lit de taffetas brodé » ; il possède une autre chambre avec « un grand lit à la duchesse, de damas, galonné d’un ruban, les rideaux étant de petite serge bleu avec de petits gallons blanc ». On retrouvera des rubans, roses cette fois, dans la décoration de l’antiphonaire.
Mais la partie la plus évocatrice de l’inventaire concerne la bibliothèque de l’abbé. On y trouve les ouvrages classiques de théologie et de pratique religieuse (Bibles, Histoire sainte, bréviaires) ; des ouvrages historiques et des biographies dont certaines témoignent de la curiosité de leur propriétaire (Histoire de Pline, Vies de Plutarque, Histoire du Concile de Trente, la Vie des Pères, Histoire de Charles Quint, Histoires de France et de Hollande, la Vie de Monsieur Descartes, la Vie de Mahomet) ; des essais, des ouvrages de politique ou de morale (l’Esprit de Montaigne, la Philosophie de Gassendi, les Essais de morale de Nicolle, les oeuvres de Machiavel, le Testament politique de Colbert), mais aussi des « modernités » qui confirment l’ouverture au siècle de l’abbé.
Henri de La Grange-Trianon aime en effet le théâtre ; il possède le Théâtre italien, mais aussi tout Molière en sept tomes ; il aime « les contes et nouvelles » et les plus légers : ceux de Boccace et ceux de la Fontaine ; il peut lire aussi l’Histoire de Mélusine.
Enfin, il sacrifie au goût de l’époque avec deux ouvrages sur l’art de jardins, celui de La Quintinie et celui de Legendre sur « La manière de cultiver les harbres ».

Ce goût pour la nature et pour la mise en scène sont deux caractéristiques que l’on retrouve dans le décor précieux qu’il commande pour l’Antiphonaire de son abbaye, sans que l’on puisse néanmoins affirmer qu’il l’ait imposé ou que « c’était dans l’air du temps ».
On trouve en effet le même esprit (usage des fleurs, composition) dans un ouvrage comme le Recueil des devises et emblèmes offert à Marie de La Tour d’Auvergne, duchesse de La Trémoille, du XVIIe siècle (conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal) ou dans l’Histoire de Louis Le Grand, contenue dans les rapports qui se trouvent entre ses actions et les qualités des vertus des fleurs et des plantes, ouvrage de Jean Donneau de Vizé orné en 1688 par un peintre anonyme de superbes gouaches sur vélin (Bibliothèque nationale de France).

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Un recueil de chants

Une oeuvre à la gloire du chant

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Hymne pour les vêpres de la fête de saint Augustin. (AD77, 188 EDT 1S1, partie 1, fol. 5.)

Comme pour l’ouvrage consacré à Louis XIV, l’antiphonaire, par sa qualité, rayonne sur son mécène dont le blason s’épanouit sous le titre, alternativement vermillon et noir :

ANTIPHONARIUM ET GRADUALE AD USUM INSIGNIS ET REGALIS ECCLESIAE S SEVERINI DE CASTRONANTONIS

[Traduction : Antiphonaire et graduel à l’usage de l’insigne et royale église Saint-Séverin de Château-Landon.].

Le blason se lit : « de gueules [rouge] au chevron d’argent, chargé d’un autre chevron de sable [noir], accompagné de trois croissants d’or, deux en chef et un en pointe. Comme support, deux lions armés et lampassés [dressés sur leurs pattes arrières], le tout timbré [surmonté] d’une couronne comtale et sommé de la mitre et de la crosse abbatiales ».

L’ouvrage est protégé par une reliure en cuir sur « ais » (planches rectangulaires) de bois, avec de gros nerfs au dos et décoré d’un simple filet de trois lignes représentant un losange inscrit dans un rectangle central avec effet de perspective aux angles. L’encadrement et les fermoirs de cuivre ont disparu. L’ensemble a été restauré par Ardiny en 1820. La tranche est dorée.

Aujourd’hui, trois sections rythment le volume, composé de grands feuillets de vélin (51,5 x 70 cm) :

  • section I, paginée 1 à 76, la plus précieuse et la seule achevée du point de vue des enluminures concerne la fête de saint Augustin, la fête de saint Séverin, le dimanche qui suit le 4 juillet et la translation de saint Séverin,
  • section II, paginée de 1 à 86, concerne les fêtes de Noël, Circoncision, Epiphanie, Dimanche de la Résurrection, Ascension, Pentecôte, Fête du Corps du Christ, Saints Apôtres, Assomption, Toussaint, Jour des morts, Dédicace de la Basilique Saint-Pierre et Saint-Paul « aujourd’hui Saint-Séverin », Purification de la Vierge, Conception de la Vierge,
  • section III, paginée de 1 à 68, concerne Noël, la 3e messe de Noël, la Saint-Jean, Pâques, Ascension, Pentecôte, Fête du Corps du Christ, Saint-Augustin, Toussaint, Défunts.
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Le décor

Un décor éclatant...

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Lettre "A" enluminée. (AD77, 188 EDT 1S1, partie 1, fol. 23.)

La première partie comporte 6 « encadrements » et 15 lettres capitales ornées.
Les « encadrements » sont en réalité des bandeaux de 6,3 cm de large sur la partie verticale et de 7 cm de large sur la partie horizontale où s’entremêlent librement des fleurs au naturel. Ainsi sur la page de titre, on reconnaît aisément anémones, œillets, roses, pervenches, tulipes, fuschias, lis, pâquerettes, pensées, digitales, violettes et campanules.
Les couleurs, très fraîches, ont une dominante rose avec des effets de veinage rose sur blanc (tulipes, lis). L’or n’est pas utilisé, mais le peintre produit des « effets or » avec du jaune et du brun pour les encadrements des cartouches et les lettres.

Une variante à ces bandeaux consiste à introduire des cartouches au centre, par exemple p. 1 les deux cartouches verticaux figurent des paysages (bois, arbres et montagne bleutée), surmontés de vases et de deux oiseaux, un chardonneret et un pinson dont les couleurs du jabot sont alternées selon qu’ils sont sur le bandeau de gauche ou le bandeau de droite. Les cartouches sont eux-mêmes décorés de rubans bleus. L’absence de symétrie dans la disposition des fleurs procure un effet particulièrement vif et fantaisiste.
Des fleurs, des oiseaux, des rubans, mais aussi des cœurs ! Au folio 21, l’encadrement de fleurs s’orne dans un filet bleu de l’emblème abbatial : la mitre et la crosse (devenue feuillage), flanqué de deux cœurs roses ombrés d’un relief charnu sur les bandeaux horizontaux et de trois cœurs sur les bandeaux verticaux. L’ensemble est souligné de rubans roses moirés de bleu.
Plus loin, au folio 65, le dernier bel encadrement de fleurs peintes du volume associe des cartouches de paysages sur fond rose (en haut) et sur fond bleu (en bas) tandis que la lettre principale, un P, se dégage de fleurs, de draperies, de galons et de passementeries.
Les lettres majuscules associent également fleurs et oiseaux (paons, mésange et chardonneret, p. 7 ou papillons p. 21). Néanmoins à partir du folio 23, un autre principe est retenu pour les lettrines : la lettre se détache seule sur un paysage d’arbre et de rivière, avec une forteresse et au fond un village, une colline et un moulin. Serait-ce un hommage à Château-Landon, de même que le peintre a discrètement honoré l’abbé ?
Il est probable que ce changement de manière corresponde à un changement d’enlumineur intervenant sur le manuscrit. À moins, autre hypothèse, la plus plausible, que le financement de cette belle opération ne se soit tari (mort du mécène ?) et que l’on ait préféré une solution de facilité et d’économie. À partir du folio 27 en effet, les peintures des lettres disparaissent au profit de lettres découpées dans des gravures et collées.
Cette évolution est encore plus sensible à partir de la deuxième section : nouvelle pagination, utilisation de grandes lettres bleues (18), et surtout collage de gravures (paysages de ruines antiques fol. 26 et 81, sainte Geneviève par Mariette fol. 31, tentation de saint Antoine fol. 50, sacrifice d’un roi fol. 56) et systématique à la troisième section (Nativité par Messsager, fol. 9, la Cène, fol. 10, église baroque et palais fol. 25, paysage avec ruines, fol. 52 et martyrs et saints par Messager, fol. 68). Les peintures de fleurs qui demeurent à la section II (fol. 29, 36, 48, 62, 86) ne sont que des pastiches grossiers de narcisses, roses et tournesols recollés sur le parchemin. La belle époque est passée : les images « toutes faites » remplacent les fleurs peintes avec art et les compositions étudiées.

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et galant...

On se risque même dans cet ouvrage d’église à revenir sur les parties anciennes et à coller, (section I, fol. 8), le dessin aquarellé d’une rose en fleur avec ses épines sur un dessin géométrique de rinceaux et de palmes formant un cœur et portant une draperie mauve sur laquelle sont calligraphiés ces vers galants :

« Le présent est fort peu de choses
Mais enfin, c’est tout de mon mieux
N’ayant rien de plus précieux
Qu’en janvier une vive rose
Des palmes, un cœur et des vœux ».

Il est vrai que de fleurs en cœurs, la tonalité était donnée et que les belles partitions grégoriennes à quatre lignes rouges appelaient d’autres fantaisies que leurs seules notes rectangulaires et noires.
Reste un ouvrage plein de gaieté, « fleuri » et précieux qui témoigne aussi de métiers anonymes, (peintre sur parchemin, relieur) au service d’un seigneur abbé, « bien de son temps », « pour la plus grande gloire de Dieu et de la nature ».

Isabelle Rambaud Conservatrice générale du patrimoine Directrice des archives, du patrimoine et des musées départementaux

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